L’ACRF dénonce…

L’évolution de la Poste a suscité et suscite encore beaucoup de réactions. Les journaux et les médias en font écho régulièrement.
Notre souhait n’est pas d’en rajouter. Par contre, en tant que mouvement d’Education permanente en milieu rural, il nous semble opportun de se donner du temps – car le temps n’est pas toujours de l’argent, mais bien de la sagesse – le temps de prendre distance, de porter un regard critique sur l’évolution de notre société et notamment de la Poste.
Parmi toutes ses compétences, la Poste a eu des rôles merveilleux que nous avons pu observer en milieu rural : permettre de créer des liens entre des personnes par la distribution du courrier, relier, rapprocher des solitudes humaines, permettre à des personnes âgées ou handicapées de vivre chez elles grâce aux services informels de facteurs : remonter le moral, mettre du charbon dans le poêle, reprendre une ordonnance médicale ,…Nous avons besoin de relations humaines et rendre service peut susciter plus de bonheur et cela réciproquement. Faut-il rappeler que pour certaines personnes, le passage du facteur est la seule visite de la journée, voire de la semaine ?
C’est aussi un plaisir de se sentir accueilli et reconnu dans un bureau de la Poste à taille humaine.
Evolution ne veut pas dire progrès humain
Il ne s’agit pas de vouloir revenir au passé. C’est aujourd’hui que nous vivons. Raison de plus pour réagir contre tout ce qui (se) déshumanise.
Cette évolution se fait au bénéfice des plus forts et au détriment des plus faibles.
La qualité d’une famille, d’un groupe, d’un pays est toujours signifiée par le souci qu’ils ont des plus faibles, des plus fragiles.
D’êtres humains, nous devenons des clients, des consommateurs destinés à faire tourner « l’entreprise » : « Pour rester une entreprise saine et performante… », disait la lettre personnelle de Monsieur Thijs aux clients de la Poste.
Oui, Monsieur Thijs, nous comprenons très bien l’évolution de « l’entreprise saine et performante ». Pour les personnes âgées, isolées, à revenus faibles, sans auto, c’est la galère. Le facteur ne peut plus prendre le temps de donner et recevoir des bonjours : son temps est compté, rentabilité exigée. Pour lui aussi, le métier n’est plus épanouissant. L’absentéisme en témoigne.
Pour les personnes du milieu rural et surtout les personnes fragilisées qui y habitent, la mobilité est un problème pénible. Comment aller jusqu’à une boîte aux lettres, un bureau de la Poste toujours plus éloignés ? Elles pourront aller aux supermarchés qui ont détruit les petits commerces et services de proximité ! Bien sûr, il y a des services d’aide dans les villages…mais beaucoup sont inaccessibles financièrement pour ces personnes qui ne sont pas rentables pour les « entreprises ».
La vie est dans le mouvement, dans l’évolution. Il est important d’orienter cette évolution au service des femmes et des hommes, et d’abord des personnes fragilisées par la vie et la société.
Des inquiétudes pour l’avenir
La modernisation des méthodes de travail à la Poste avec principalement la mise en place du GeoRoute et la poursuite de l’implantation de PostStation, un nouveau système informatique et de procédures consacrées aux opérations effectuées aux guichets a suscité de vifs mécontentements tant du côté des usagers que du personnel. La Poste parle elle-même dans son rapport 2004 « d’un afflux de récriminations. » (1)
Il faut y ajouter la rationalisation du réseau des bureaux de poste qui condamne à terme 700 bureaux, petits et ruraux pour la plupart. Certes des Points Poste, issus d’un accord avec la SNCB, des supermarchés, des banques sont désormais accessibles et des haltes postales, c’est-à-dire une permanence de quelques heures par semaine tenue par un facteur est envisagée mais le service ne perdra-t-il pas en qualité ? (1)
Dans les villages, de nombreuses boîtes postales ont disparu obligeant les habitants à se déplacer vers un bureau de poste situé dans une autre commune de l’entité. Comment s’y rendre quand les transports en commun font défaut et qu’on ne possède pas de véhicule privé ?
Toutes ces changements ont lieu sur fond de libéralisation du marché postal européen. La Commission européenne a fait connaître en octobre dernier son projet officiel : une ouverture totale à la concurrence du marché des services postaux au sein de l’Union en 2009.
Le gouvernement allemand à la tête de l’Union européenne dès 2007 a déjà fait savoir qu’il entendait boucler le projet durant sa présidence. Mais, plusieurs pays dont la Belgique sont réticents. Le projet prévoit en effet un abandon des monopoles nationaux sur l’ensemble des petits envois. Quel sera le mode de financement du service universel? Les propositions avancées par la Commission ne convainquent pas le porte-parole de la Poste qui les considère « non faisables ou tout simplement irréalistes. » Et d’ajouter : « Si la libéralisation mène à une réduction des prix pour les grands clients, elle pourrait entraîner une augmentation tarifaire pour la grande masse des utilisateurs individuels. »
Après la Poste, la SNCB, l’école, les pensions, la santé…. Si nous ne réagissons pas, c’est l’ensemble du modèle social européen qui sera démantelé .

Anne Vanhese

(1) Françoise Warrant, Incertitude sur l’avenir des bureaux de poste ruraux, Les analyses de l’ACRF, 2005-20.

Victor est facteur dans un petit village du Luxembourg
Quand on lui demande ce qui a surtout changé dans son métier, c’est la notion de temps et de minutage qui revient sans cesse dans ses propos avec des comparaisons entre les personnes.

« Autrefois, nous vivions notre métier beaucoup plus au service de la clientèle, on pouvait alors vraiment parler d’un service public. Depuis quelques années, les façons de travailler se sont fort modifiées et, maintenant, ce qui compte c’est la rentabilité. On est minuté pour tout: x minutes pour décharger un camion , x temps pour faire telle rue… De plus, certains départs naturels ne sont pas remplacés, ce qui alourdit la charge des autres… »

Voir Plein Soleil, “Cherchez la boîte aux lettres“, décembre 2006.

 

VIENT DE PARAITRE